Ce qui dort sous le camélia
• Claudie O.Wetterwald
Titre : Ce qui dort sous le camélia
Auteur : Claudie O. Wetterwald
Editeur : Editions du gros caillou
Nombre de pages : 456
Prix : 21 €
Genre : Roman dystopique et engagé
Résumé :
Elles sont 254, alignées sur les bancs des prévenues d’un procès extraordinaire. Des femmes de tous âges, de tous milieux, accusées d’avoir commis le pire au cours du Désastre. Parmi elles, il y a Lisenn Delors. Jamais on ne la soupçonnerait du moindre crime. Et c’est peut-être cela qu’on lui reproche le plus.
Pour la défendre, Rym Kettani, son avocate, replonge dans ses souvenirs de cette période sombre. Elle aussi y a survécu, mais le monde d’après semble encore pire.
Dans ce roman aux personnages profondément humains, Claudie O.Wetterwald nous confronte à nos propres dilemmes. Elle décrit avec finesse la fragilité d’une société quand survient le chaos et envoûte son lecteur jusqu’au mot fin.
Le destin de deux femmes qui devront lutter pour survivre au coeur du chaos. Une fresque bouleversante !
Mon avis :
TRIGGER WARNINGS : viol, cannibalisme, mort et violences envers des animaux de compagnie, meurtres, violences physiques et violences faites aux femmes.
Il y a des livres que l’on apprécie, des livres que l’on dévore, et puis il y a ceux qui viennent nous chercher tellement profondément qu’une fois la dernière page tournée, on ne sait pas vraiment quoi faire de tout ce qu’ils viennent de remuer. Ce qui dort sous le camélia fait partie de ceux-là. Je crois même pouvoir dire, sans exagération, que c’est un chef-d’œuvre. J’ai pleuré plusieurs fois pendant ma lecture, j’ai été profondément en colère, et surtout, je n’ai pas réussi à considérer cette histoire comme une simple fiction que l’on referme tranquillement avant de passer à autre chose.
On y suit Lisenn et ses deux belles-filles avant, pendant et après le Désastre, cette immense panne qui fait brutalement disparaître l’électricité et, avec elle, une grande partie de tout ce sur quoi notre quotidien repose. Très vite, le confort, les communications, les habitudes et les certitudes s’effondrent. Et pendant toute ma lecture, je n’ai cessé de me demander ce qu’il adviendrait de nous si cela arrivait réellement demain. Combien de temps serions-nous capables de tenir ? Sommes-nous encore suffisamment débrouillards pour vivre dans un monde où il ne suffit plus d’appuyer sur un bouton, d’ouvrir une application ou de sortir sa carte bancaire pour obtenir ce dont nous avons besoin ?
Nous vivons à une époque où nos maisons deviennent de plus en plus connectées, où nous dépendons de nos téléphones pour nous orienter, communiquer, travailler, payer, nous informer ou simplement nous occuper. Nous avons accès à presque tout immédiatement et en quelques clics et nous avons fini par considérer cette facilité comme normale. Pourtant, que resterait-il de cette autonomie que nous pensons avoir si, du jour au lendemain, tout s’arrêtait ? Saurions-nous trouver de l’eau, produire de la nourriture, nous chauffer, nous soigner, nous protéger ? Et lorsque la survie commencerait véritablement à prendre le pas sur tout le reste, jusqu’où serions-nous capables d’aller ? Quelles limites morales conserverions-nous lorsque notre propre vie ou celle de ceux que nous aimons serait menacée ?
C’est cette proximité avec notre réalité qui m’a profondément terrifiée. Parce qu’évidemment, on peut refermer ce roman en se disant que ce n’est qu’une histoire apocalyptique. Pourtant, je n’ai pas réussi à me rassurer avec cette idée. Notre société est tellement dépendante de systèmes que la plupart d’entre nous ne maîtrisent absolument pas que la frontière entre un quotidien parfaitement ordinaire et un chaos généralisé me semble finalement beaucoup plus mince qu’on aimerait le croire. Et tout au long de ma lecture, cette pensée m’a accompagnée : on rigole de ce genre de scénarios parce qu’ils nous paraissent extrêmes, mais peut-être que certaines choses pourraient arriver beaucoup plus rapidement qu’on ne l’imagine.
Pourtant, aussi terrifiant soit le Désastre, ce n’est même pas la partie qui m’a le plus glacée. Ce qui vient après m’a peut-être encore davantage bouleversée. Parce que le monde finit par repartir. L’électricité revient, les réseaux sociaux reviennent, les institutions se reforment et une nouvelle organisation politique se met en place. Après tout ce qui vient d’être vécu, après la faim, la peur, les morts et l’effondrement d’un monde entier, on pourrait naïvement penser que l’être humain profiterait de cette seconde chance pour construire quelque chose de différent. Qu’une catastrophe d’une telle ampleur obligerait au moins à revoir nos priorités et à remettre en question certains mécanismes de domination. Mais ce n’est pas ce qui se passe.
Le pouvoir reprend sa place et avec lui reviennent la haine, le jugement, le contrôle et les vieux rapports de force. Plus de deux cents femmes sont jugées pour ce qu’elles ont fait pendant le Désastre. Et dans ce nouveau monde où la population a été décimée, le corps des femmes devient une nouvelle fois un enjeu politique. Il faut repeupler, alors leur droit à disposer librement de leur corps devient secondaire. Leur capacité à enfanter semble soudain appartenir davantage à la société qu’à elles-mêmes. Et je crois que c’est précisément à cet endroit que le roman m’a fait le plus mal, parce qu’il est impossible de lire cela sans penser au monde dans lequel nous vivons aujourd’hui.
Nous sommes en 2026 et il serait confortable de croire que les droits des femmes ne peuvent aller que dans un seul sens, celui du progrès. Pourtant, ces dernières années nous rappellent exactement l’inverse. Des droits que l’on pensait définitivement acquis sont remis en question ou supprimés dans certains pays, et les femmes comme les enfants restent encore terriblement exposés aux violences dans des sociétés où le patriarcat n’a certainement pas disparu. Il suffit parfois d’une crise, d’un changement politique ou d’un basculement idéologique pour comprendre à quel point certaines libertés peuvent être fragiles. Et c’est peut-être ce qui rend ce roman aussi dérangeant : il ne nous parle pas seulement d’un futur hypothétique. Il met en lumière des mécanismes que nous connaissons déjà.
Ce livre pose aussi une question qui me reste en tête depuis que je l’ai terminé : est-ce que l’être humain apprend réellement quelque chose de ce qu’il traverse ? J’aimerais répondre oui. J’aimerais croire qu’après avoir vécu une catastrophe pareille, vu mourir autant de personnes et assisté à l’effondrement de tout ce que nous pensions immuable, nous reconstruirions autrement. Pourtant, dans ce roman, dès que le monde recommence à fonctionner, les mêmes travers réapparaissent presque immédiatement, parfois sous une forme encore plus inquiétante. Comme si peu importaient les épreuves, les pertes et les avertissements : une fois la lumière rallumée, nous étions capables de reprendre exactement là où nous nous étions arrêtés.
Et puis il y a cette phrase, celle que j’ai immédiatement enregistrée parce qu’elle m’a littéralement transpercée : « Ces hommes-là nous détestent. On a sauvé leurs fermes, leurs maisons, leurs familles, leurs enfants. Mais nous leur avons fait le plus terrible des affronts. Nous avons survécu. »
Je crois qu’elle contient à elle seule une immense partie de ce que raconte ce livre. Ces femmes ont tenu lorsque tout s’écroulait. Elles ont protégé, nourri, construit, pris des décisions impossibles et survécu dans un monde où plus rien ne les protégeait. Et lorsque la société reprend ses droits, ce n’est pas seulement ce qu’elles ont fait que l’on juge : c’est aussi leur capacité à avoir existé et survécu en dehors des règles établies par les hommes.
Ce qui dort sous le camélia m’a profondément bouleversée parce qu’il est terrifiant, mais surtout parce qu’il est criant de vérité. Il parle de survie, de femmes, de domination, de violence, de pouvoir, de notre dépendance à une société que nous pensons indestructible et de cette étrange incapacité humaine à retenir les leçons de ses propres catastrophes. C’est le genre de roman qui laisse une trace, qui continue à poser des questions longtemps après l’avoir terminé et qui, pour moi, dépasse largement le simple plaisir de lecture.
Un immense coup de cœur. Un livre puissant, brutal, profondément humain et féministe, qui m’a fait pleurer autant qu’il m’a mise en colère et que je ne suis clairement pas près d’oublier.